Le photographe de l’empereur

Couverture "Le photographe de l’empereur"
Le livre présenté par Cat. « Le photographe de l’empereur » de Nathalie Pinard de  Puyjoulon paru le 5 avril 2025 aux éditions Terres de l’Ouest 
320 pages

Résumé :
Comment Nathanaël Forestier est-il devenu l’un des plus riches propriétaires de la côte atlantique ? D’Hendaye à Soulac-sur-Mer en passant par Biarritz, Hossegor, ou Arcachon, sa famille collectionne les villas comme d’autres les coquillages. De quoi intriguer le voisinage…
Son histoire commence en 1859 lorsque son oncle, photographe parisien renommé, lui demande de le remplacer au pied levé, pour réaliser des portraits de Napoléon III sur la côte basque et dans les Pyrénées. Un crève-cœur pour le jeune passionné de botanique, obligé d’interrompre ses études afin de suivre un empereur qu’il déteste. Son seul désir est de rentrer au plus vite au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, mais rien ne va se passer comme prévu !

Plus qu’un roman historique, Le Photographe de l’Empereur est une ode au Sud-Ouest et à ses paysages, de la naissance de la forêt de pins aux premières stations balnéaires, dans les pas d’un amoureux de la nature idéaliste et rebelle, dont les combats préfigurent le monde d’aujourd’hui.

Son avis :
Grâce à d’anciennes lettres retrouvées dans la maison de famille d’Arcachon quelque peu abandonnée, l’auteure nous plonge dans la période de fin XIXe sous le règne de Napoléon III. Les personnages prennent joliment vie sous sa plume.

Au fil des pages, nous découvrons comment Napoléon III a modifié le sud-ouest. Amoureuse de la région, l’impératrice Eugénie a persuadé l’Empereur d’installer à Biarritz la résidence d’été de la cour impériale et de convertir la ville en un lieu de villégiature privilégié.

Dès lors, pour se rendre à Biarritz, la famille impériale doit traverser les Landes. Un département pauvre, peu peuplé et recouvert de landes marécageuses sur lesquelles paissent des milliers de moutons, gardés par des bergers sur leurs échasses. Visionnaire, l’empereur perçoit le potentiel de ces terres ingrates, il va étendre à l’arrière-pays la culture du pin, qu’on utilise déjà pour fixer les dunes sur le littoral.

Le photographe Nathanaël Forestier nous rapporte via ces lettres la vie du couple impérial Napoléon III et Eugénie que nous connaissons peu finalement.

Ce roman historique nous offre de plus une vision poétique de l’époque et du lieu, des arts, de la photographie et de la botanique.

À lire assurément !

Sa note : 4,5/5

Extrait :
Paris, 17 août 1859

Que serais-je devenu si je n’étais pas parti ? Pendant des années, la question est venue visiter mon âme, si tant est qu’une réponse sensée puisse exister. Je me revois encore, errant seul dans la gare d’Austerlitz, cherchant mon wagon avec l’air désespéré du condamné. Brusquement, mon regard s’était posé sur lui beaucoup plus vite que je ne l’aurais imaginé…

L’empereur se tenait là, immobile au bout du quai, l’air vaguement absent, les yeux éteints et fixes comme ceux d’un poisson mort. Je reconnus aussitôt sa morne silhouette, fidèle aux caricatures des journaux clandestins. Jamais je ne l’avais autant détesté.

Dans un instant, Sa Majesté allait monter dans le train, ce train impérial ridicule, et je devrais le suivre docilement, en me mêlant à la foule stupide des courtisans.

Ma colère frappait contre mes tempes. J’étais au bord du malaise, à l’étroit dans mon costume sombre, encombré par deux malles de cuir qui m’étiraient les bras.

Je me délestais un instant de mes bagages pour reprendre souffle et m’essuyer le front. On sentait l’orage monter comme une fièvre. Les voyageurs marchaient, discutaient, se croisaient, tout n’était que rumeur sourde et empressement. Seule l’innocence d’une mésange, survolant à tire-d’aile ce flot humain, m’offrit un bref moment d’évasion. Elle me parut amicale, fièrement indifférente à ce beau monde qui, tout à son agitation mondaine, se croyait bien au-dessus du commun des mortels. J’observais ce décor dérisoire avec une lassitude qui me fixait au sol.

Il avait fière allure, le Second Empire, cette imposture jetée à la tête du peuple français. Ce matin-là, il se permettait aussi de briser ma vie.

Un grand gaillard coiffé d’une casquette me bouscula sans même y prêter garde. D’autres me frôlèrent comme si j’étais invisible. Un homme, surgi de nulle part, se pencha pour m’accoster, avec la condescendance des sous-fifres qu’une seule goutte de pouvoir suffit à enivrer. Son profil de corbeau allait fort bien avec le buste long et anguleux qui peinait à cacher son squelette. Il se présenta comme le chef du protocole, ou quelque chose comme ça, et m’indiqua ma place après avoir vérifié mon identité : Nathanaël Forestier, photographe de l’Atelier Gustave de Cévenol. L’énoncé de cette simple phrase m’étrangla. Je revêtais officiellement le rôle, je n’avais plus d’échappatoire. Bientôt, mes pieds allaient quitter le quai, me conduire jusqu’à ma place et je ne pourrais plus revenir en arrière. De sa main pointue, le chefaillon me désigna trois marches qui me parurent une éternité. Je les gravis comme on monte à l’échafaud, avec une sorte d’absence, entravé par le trépied en bois de ma chambre photographique.

Je trébuchais, prenant l’air concentré de ceux qui savent où ils vont. J’aurais voulu disparaitre dans l’instant, que cette séquence ne soit qu’un cauchemar. Le chef du protocole me conseilla, avec un petit rictus, de glisser mes bagages sous la banquette, en les renversant. Ce qui, en raison du volume, me parut aussi impossible qu’absurde. Je m’y opposais vigoureusement, indiquant que je transportais du matériel fragile, mais aussi des produits chimiques dangereux, et qu’il n’était pas question de les bousculer. J’eus l’autorisation de laisser mes malles dans le corridor, à portée de vue, et m’asseyais en remerciant d’un simple signe de tête…

Partager c'est aimer !